Tout le monde riait aux éclats, petits et grands, sans aucune contenance. On allait des gros rires gras aux petits couinements, en passant par les bruyantes respirations de ceux qui, incapables de reprendre leurs souffles, semblaient agonisés. Seule elle, le regardait fixement, sans qu'aucune étincelle n'illumine ses yeux, ni même que ses lèvres ne s'étirent en un simple sourire. Elle s'était installée sur le plus haut des gradins, face au grand rideau rouge sang qui s'ouvrait sur la piste. Dès qu'il était apparu, qu'il s'était avancé au centre de l'arène, l'atmosphère avait changée. Après la tension palpable qui s'était installée au numéro précédent, un relâchement général s'était établi. Il était là, seul, avec son costume multicolore, sa collerette ornée d'une multitude d'étoiles brillantes, ses cheveux en plastique rouge entremêlés, son chapeau melon en feutrine verte, son incontournable nez rouge et son immense sourire béat scotché au visage, que seul un bon démaquillant et une quantité de coton arrivaient à lui ôter. De suite, il avait commencé ses pitreries. Il avait marché, de sa démarche chaloupée, qui elle seule suffisait à déclencher une salve de rires, s'empêtrant dans ses immenses chaussures, pour finalement se retrouver par terre, la face dans la poussière et les fesses pointées en l'air. Non, résolument, elle n'arrivait pas à rire. Elle essaya de se forcer, se disant qu'une fois que se serait partie, elle trouverait enfin cela drôle, mais le c½ur n'y était pas. Elle trouvait la scène pathétique. Comment pouvait on rire d'un type qui faisait exprès de se casser la figure devant une foule de personnes ? Autant, quand elle voyait un inconnu dans la rue rater la marche d'un trottoir elle esquissait un sourire et réprimait un éclat de rire (dans la mesure où il ne se fracassait pas la tête contre le bitume) autant là, les rires la blessaient. Il finit par se relever, en dix fois plus de temps qu'il n'en faut vraiment. Tout n'était qu'artifice, de ses gestes maladroits aux grimaces grotesques qui le défiguraient. Il s'assit sur un siège pliant, et fini une nouvelle fois par terre, malgré tout le mal qu'il s'était donné pour le déplier et tout les doigts qu'il s'y était coincé. Elle se dit que si cela était arrivé à son beau frère snob et prétentieux, elle aurait adoré. Mais une fois encore, son c½ur se serra, et elle eut de la peine pour lui, de le voir ainsi accoutré, empêtré avec son siège, et rampant sur le sol sablonneux de la piste. C'était pourtant un métier magnifique, faire rire les gens. Elle avait la désagréable impression d'avoir un c½ur de pierre. Mais qu'y pouvait elle vraiment ? Le gosse à côté d'elle riait à gorge déployée, si fort qu'il lui en perçait les tympans. Mais soudain, son rire se transforma en beuglements furieux et désespérés, le temps qu'elle se retourne, il agonisait faiblement, son râle fini par s'éteindre. Un clown et un pop-corn. Cela avait suffit. Autour d'eux les rires continuaient à fuser : le clown se retrouvait à terre pour la troisième fois.